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Alternative Libertaire 24

Deux jours sur la ZAD du Testet...

2 Novembre 2014 , Rédigé par AL 24 Publié dans #AL 24, #Sivens, #Testet, #Témoignage, #ZAD

Deux jours sur la ZAD du Testet...

Ceci est le récit d’une visite militante d'un camarade d'AL 24 à la ZAD du Testet sur une durée de deux jours, du jeudi 30 au vendredi 31 octobre 2014. Afin de respecter tous les protagonistes, nous avons pris la liberté de changer leurs prénoms.

Cela faisait plusieurs mois déjà que je souhaitais apporter ma pierre à la lutte contre le barrage de Sivens, sans jamais parvenir à me libérer quelques jours pour me rendre sur les lieux. Nous avons finalement réussi, avec mon ami Franck, à consacrer deux journées à la cause, en allant visiter la ZAD du Testet, et filer un coup de main dans la mesure du possible.

Ce jeudi 30 octobre vers 12h30, après 2h30 de route, nous découvrons l’entrée de la ZAD du Testet. Les dernières indications pour trouver le chemin nous sont données par des tags à la bombe sur des panneaux, parfois directement sur le bitume.

Nous sortons de la voiture, les jambes un peu engourdies par le trajet, et sommes accueillis immédiatement par Émilie, arrivée dans la matinée pour rejoindre un couple d’amis. L’accueil de cette nouvelle occupante est très chaleureux. Elle nous indique immédiatement le point-infos, puis les toilettes sèches, avant de rejoindre ses camarades.

Après une pause cigarette, nous décidons qu’il est tant de manger. Nous sortons notre repas et allons nous installer à l’ombre sous une des constructions de fortune faite de bâches et de palettes, à proximité de quelques tentes. Les personnes présentes restent un peu distantes et l’ambiance est froide. Nous proposons un paquet de chips, et recevons du quatre-quarts en retour, pour le dessert. Après avoir terminé notre repas, nous décidons qu’il est temps de visiter les lieux afin de prendre pieds. Sur le départ, je fais part à Franck d’un premier sentiment :

«-Ils nous prennent pour des flics.

- Tu crois ? On a pas des têtes de flics !»

Nous commençons à marcher en direction des tentes et autres habitations improvisées par les zadistes. Nous découvrons alors le point-infos dont Émilie nous parlait. Divers prospectus et journaux militants y sont présentés. A notre étonnement, personne n’est posté derrières les planches reposant sur des tréteaux, chacun entre et sort comme il le souhaite. Je suis alors pris d’un certain enthousiasme – moi qui milite pour une société libertaire – à l’idée de passer un peu de temps au sein d’un lieu où effectivement, personne ne régit les lois ; l’autogestion semble totale.

Le temps est au beau fixe, il fait chaud, et pas un nuage à l’horizon. Nous demandons notre chemin pour aller remplir nos bouteilles d’eau :

« Derrière la Métairie, vous faites le tour de la maison, puis sur la droite. »

Nous voyons effectivement au loin une maison de pierre, ce que les zadistes appellent la Métairie. La maison est occupée jour et nuit. On y trouve entre autre une cuisine, de la vaisselle, de quoi la laver, et des provisions.

Un immense no man's land

Après avoir fait la queue un bon quart d’heure pour s’approvisionner en eau, nous décidons d’avancer plus loin sur le terrain, jusqu’à apercevoir le chantier relatif au barrage. Nous sommes là peu de temps et souhaitons faire le tour de la totalité de la ZAD afin de se faire une idée précise de l’état de la zone et de l’avancée du combat. De plus nous venons d’apprendre que le lendemain à 8h, rendez-vous est donné devant le conseil général du Tarn à Albi, pour faire pression et prendre connaissance des décisions de monsieur Carcenac au sujet de la poursuite ou non du projet de construction du barrage de Sivens. Nous avons donc seulement une demi-journée et une nuit à passer sur place.

C’est seulement une fois passée la Métairie que nous prenons conscience de l’ampleur du désastre. Là où se tenait il y a encore deux mois une forêt épaisse, nous découvrons un immense no man’s land. Une forêt entière réduite en copeaux de bois recouvrant le sol. Non loin de nous, nous apercevons un unique arbre dressé, plutôt frêle, sous lequel s’occupe un jeune couple de zadistes, seuls humains dans notre champ de vision (cf. photo 1).

Nous entamons la conversation avec Johanna. Celle-ci est en train de replanter des chêne. Le carnage est déjà très avancé, et nous ne pouvons que penser que son action est surtout symbolique ; cependant, devant un tel paysage de désolation, il est impossible de rester sans rien faire. Johanna nous explique que l’arbre qui se présente fièrement devant nous est le seul survivant qu’ils ont retrouvé après le passage des machines ; gisant sur le sol sans pour autant être totalement déraciné, les zadistes se sont employés à le redresser, et celui-ci est maintenant devenu un symbole de leur lutte.

Johanna nous informe que l’occupation a repris du terrain sur le chantier depuis son interruption, suite aux événements tragiques du week-end passé. Nous continuons donc à marcher sous le soleil plombant, au travers de cette zone désertique qui s’étale devant nous.

Après un bon quart d’heure de marche, nous arrivons devant un deuxième paysage désolant, là où le chantier est le plus avancé. Plus de copeaux de bois cette fois, la terre à nu a été compactée au point qu’il semble que plus une goutte d’eau ne pourra jamais la pénétrer. Les zadistes ont effectivement repris du terrain. Nous découvrons de multiples points d’installation et diverses constructions faites de bâches et de bois. Nous sommes particulièrement intrigués par un chantier de bois au dessus d’un immense talus de terre, cette même terre accumulée par le décaissement du terrain.
« Le paysage est lunaire. » s’exclame alors Franck (cf. photo 2).

Nous nous rapprochons d’un point de ravitaillement afin de prendre contact avec les occupants. Non loin d’eux se trouve une cagette posée par terre. Un des zadistes nous explique que celle-ci sert à préserver la tache de sang liée à la disparition du jeune Rémi Fraisse lors des affrontement meurtriers du week-end dernier, afin de faciliter l’enquête. Nous ne préférons pas nous en approcher ; c’est macabre.

Nous partons en direction du talus de terre dans l’idée d’apporter notre aide aux constructions en cours. Mon premier sentiment lors de notre arrivée à la ZAD se confirme alors que nous demandons si nous pouvons nous rendre utile :

« Qu’est-ce que vous construisez ?

_ Je peux pas vraiment vous répondre, voyez ce que vous pouvez faire, mais on ne vous connaît pas, je ne peux pas vous parler autrement, désolé. »

Comme je l’avais pressenti au départ, on nous prend pour des flics. Nous décidons pourtant d’aider en allant couper des arbres morts dans la forêt pour les ramener sur les lieux de construction. Alors que nous ramenons un tronc d’arbre, nous passons devant un occupant qui s’exclame :

« Ça va les indics ! »

Nous ne pouvons pas blâmer les zadistes pour leur suspicion. Le caractère tendu de la situation et les derniers événements tragiques s’y prêtent grandement.

Affrontements violents

La rencontre d’une connaissance de Franck sur le terrain nous permet de mieux nous intégrer, et d’atténuer les craintes qu'il y avait à notre sujet. Nous nommerons François ce nouveau protagoniste. François est un albigeois qui vient occuper la ZAD durant son temps libre depuis plusieurs mois. Il finira de nous faire visiter la ZAD jusqu’aux barricades. La conversation est riche et agréable. François nous raconte comment les zadistes occupaient le terrains en investissant les arbres avant que ceux-ci ne soient coupés. Il témoigne aussi de la violence effective des affrontements le week-end passé, mais aussi durant les deux derniers mois. Il nous relate ainsi certaines scènes, et nous explique comment les zadistes se retrouvent le lendemains des heurts pour ramasser les douilles de grenades jetées par les gardes mobiles, afin de conserver le lieu propre.

Après avoir fini de faire le tour de la ZAD, nous quittons François pour revenir à la voiture, et planter la tente, avant la tombée de la nuit.

Sur place, nous rencontrons Rémi, nouvel arrivant, qui ne connaît personne et a garé sa voiture à côté de la nôtre. Après quelques échanges de paroles et de bières, Rémi nous aide à monter la tente. Bientôt, deux zadistes viennent nous souhaiter la bienvenue et nous proposent de rejoindre la métairie pour passer la soirée. Nous profitons de l’occasion pour leur faire part de la suspicion pesante dont nous avons été victimes. Nous échangeons aussi, avec le plus grand plaisir, quelques idées libertaires.

Finalement, Franck allumera un feu près de la tente, et nous passerons la soirée là, en compagnie d’autres occupants venus nous rejoindre, dont Benoît qui nous fera profiter de sa sangria faite maison, de ses cèpes et pieds de moutons, cueillis l’après-midi même dans la forêt. Nous partagerons de notre côté les bières, le pain, le saucisson, et le fromage. La soirée à la Métairie se termine par une légère querelle entre certains zadistes essayant de dormir, et d’autre souhaitant se coucher plus tard. Nous en retenons que les conflits et leur résolution pacifique font partis intégrante de tout processus démocratique digne de ce nom, et que sans cela la vie à la ZAD serait impossible, ou insoutenable.

Nous constatons aussi à cette occasion que tout ce petit monde ne se couche finalement pas excessivement tard, compte tenu de la fatigue accumulée à force de dormir dans des tentes ou à même le sol, de travailler à la construction toute la journée, et d’être réveillé tôt le matin par la lumière du jour.

Solidaires contre le projet de barrage

A 8h, ce vendredi 31 octobre, nous sommes déjà bien réveillés, après avoir très mal dormi, et pour cause: il fait froid et le sol est dur, malgré nos matelas de camping.

Nous partageons avec Rémi et d’autres zadistes quelques pains au chocolat, plions la tente, et nous préparons à partir pour Albi. Au passage nous retrouvons François avec qui nous partagerons le voyage, ainsi que deux zadistes américains que nous prenons en stop. Nous sommes contrôlés par la police durant le trajet, les agents nous demandent nos cartes d’identités et les papiers de la voiture, mais restent très courtois.

Nous arrivons devant le conseil général du Tarn et retrouvons une bonne centaine de gens présents depuis l’aube. Les zadistes ne sont pas majoritaires mais les gens présents se positionnent clairement tous et toutes contre le projet de barrage. Un conseiller membre du parti communiste (lui aussi contre le projet) nous lit la déclaration publique de Monsieur Carcenac, qui décide de suspendre le chantier, sans pour autant l’abandonner, et s’en remet à la décision du gouvernement. Après quelques tours de paroles, accompagnés de slogans scandés par la foule (« Carcenac démission ! »), celle-ci se disperse sans encombre. Nous redoutions, Franck et moi, un affrontement avec les forces de l’ordre, mais cela ne se produira pas.

Étant toujours accompagnés de François l’albigeois, nous lui demandons alors de nous faire visiter la ville, ce qu’il fit avec plaisir.

Midi approche, notre périple prend fin. Nous sommes assez satisfaits d’avoir partagé des moments vraiment amicaux avec de parfaits inconnus, pourtant réunis ici pour une même cause. Nous pique-niquons dans un parc avant de rejoindre la voiture. Nous sommes fatigués, et la route est un peu longue. Nous avons rendez-vous le lendemain devant la préfecture de Périgueux, afin de continuer à manifester notre mécontentement face aux violences policières, qui ont causé le décès tragique du jeune Rémi Fraisse.

Un paysage lunaire...

Un paysage lunaire...

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